Chronique
bibliographique
LA
FRANCE COLONIALE
Sous la direction de Charles Robert Ageron
(Jean Meyer, Jean Tarrade, Annie Rey-
Goldzeiguer,
Jacques Thobie, et Gilbert Meynier)
Tome 1 : La Conquête (des origines à 1870),
Tome 2 : l'apogée (1871-1931), Pocket, collection " Agora ", 1996, env. 70 fr. par volume.
Tome 3 (1931 à nos jours) à paraître
Parue chez Armand Colin en 1991, l'Histoire de la France coloniale, se divisait à l'origine en deux volumes (t. 1 : des origines à 1914 ; t. 2 : 1914 à nos jours). Son utilité était d'autant plus évidente qu'il s'agissait de la première véritable synthèse parue depuis 1933. L'Histoire de la France coloniale se présentait comme un travail scientifique très éloigné des catalogues d'abominations coloniales et des apologies " liauteyistes " qu'on avait connu jusqu'alors. Imputable à une initiative éditoriale, la publication en 1996 d'une version " poche " permet de revenir sur le contenu de cet ouvrage.
Le premier volume de cette édition de poche reprend les trois premières parties : Jean Meyer " Des origines au traité de Paris (1763) ", Jean Tarrade, " De l'apogée économique à l'effondrement du domaine colonial (1763-1830) ", Annie Rey-Goldzeiguer, " la France coloniale de 1830 à 1870 ". En ce qui nous concerne, une large place était réservée aux Isles, si importantes dans l'économie du premier empire colonial.
Le second volume est consacré à trois autres parties : Jacques Thobie, " La France coloniale de 1870 à 1914, " le bilan colonial en 1914 ", Gilbert Meynier, " La France coloniale de 1914 à 1931 ". Donnés par l'éditeur à l'insu des auteurs, les titres des deux tomes, " la conquête " et " l'apogée ", semblent discutables quand on considère que, la conquête du Maroc date de 1912, que l'apogée de l'idée de la " plus grande France " est l'apanage de l'entre-deux-guerres et que l'apogée de la prospérité bordelaise ou nantaise remonte au XVIIIe siècle...
En outre, et en dépit de la grande qualité de ces pages, on peut reprocher aux auteurs d'avoir négligé la présentation des Antilles. D'une part, il faut signaler les carences de la bibliographie. Ainsi, pour la partie consacrée à la Révolution française, étaient cités des livres aussi inutiles que ceux d'Henry Lémery (1936), alors qu'on pouvait noter l'absence de synthèses simples et bien distribuées comme par exemple l'ouvrage extrêmement pratique de J. Cauna, R-L. Abénon et L. Chauleau.2 De même cite-t-on les travaux anciens de C.A Banbuck, L-Ph. May3 voire un livre signé par Maurice Satineau 4 sans mentionner, entre autres et pour le domaine économique, Alain Buffon ou Christian Schnakenbourg.5 Heureusement, on pourra toujours concéder aux auteurs que les travaux les plus spécialisés sont de toute façon cités dans la bibliographie d'un ouvrage effectivement mentionné. Mais compte tenu des travaux évoqués pour les autres domaines coloniaux, les omissions sont regrettables. A cet égard, il faut préciser que les bibliographies parues régulièrement à Paris ou à Washington ont suffisamment fait état des travaux publiés en Guadeloupe ou en Martinique pour que ceux-ci ne soient pas oubliés. Ainsi en est-il de la Bibliographie Annuelle de l'Histoire de France qui mentionne systématiquement les travaux édités à Basse-Terre, tous déposés à la Bibliothèque Nationale et pourvus d'un numéro d'éditeur (International Standard Book Number).
Dans les parties I et II du second volume, on relève des erreurs qui peuvent paraître des détails vues de Paris, mais deviennent des énormités, vues de Guadeloupe ou de Martinique. Ainsi, Hégésippe Légitimus, député et président nègre du conseil général guadeloupéen, passe-t-il pour un " socialiste modéré (...) premier député de couleur de la Martinique " (p. 207). C'est limiter l'analyse à la place de Légitimus dans l'hémicycle (vers 1914, Républicain -socialiste, entre les socialistes et les Radicaux). Mais faut-il rappeler qu'à ses débuts, le député de la Guadeloupe passe pour une sorte de nouveau Soulouques aux yeux des Blancs-créoles ? Faut-il rappeler que cette peur sociale entraîne une série d'intrigues en vue d'une intervention des Etats-Unis à l'instar de ce qui arrive à Cuba et à Porto-Rico ?7 Gratien Candace, député de la Guadeloupe, proche d'hommes comme Gaston Doumergue, Briand, Sarraut voire Flandin, passe ici pour un " socialiste martiniquais " (p. 543). La chose aurait fait pâlir " Lagros " (Lagrosillère) de jalousie. D'autres passages évitent les erreurs en se contentant d'évoquer l'origine antillaise des deux hommes (p. 393).
On relève donc quelques défauts dans cette Histoire de la France Coloniale lorsqu'elle aborde les rivages historiographiques antillais. Beaucoup d'erreurs évitables établissent des bases fausses quand il s'agit d'initier aux Antilles le lecteur métropolitain. La Martinique et la Guadeloupe ne sont certes pas le centre du monde et ne sont au regard de l'Afrique, que des boutons de culottes sur l'eau. Cependant, il faut bien admettre que l'importance d'un concept ne se mesure pas avec une chaîne d'arpenteur. Aussi, les Antilles et les Mascareignes aussi minuscules soient elles, méritent, en tant qu'exemples historiques différents, d'être comparées aux exemples fournis par l'Afrique Noire, le Maghreb ou l'Indochine. Ainsi, l'idée d'octroyer la citoyenneté française aux anciens esclaves doit-elle être comparée à la politique de l'indigénat, quelle que soit la surface du territoire concerné. Ce paradigme est d'autant plus vrai que la Guyane, assez peu abordée, n'est pas précisément exiguë et que les îles françaises du Pacifique, peu évoquées, se répartissent sur une surface immense.
De même la confusion entre Guadeloupe et Martinique est regrettable en tant qu'elle prive l'ouvrage de comparaisons et de nuances intéressantes. Le lecteur antillais, quant à lui, n'apprendra rien sur les Antilles contemporaines s'il acquiert cette Histoire de la France coloniale. Faut-il dès lors éviter d'acheter ce livre ? Sûrement pas. Les erreurs reprochées n'enlèvent rien au caractère relativement appréciable de cette volumineuse synthèse. Le lecteur guadeloupéen ou martiniquais y trouvera un instrument de comparaison indispensable à une bonne compréhension du système colonial français. On lira par exemple avec grand intérêt les pages consacrées par Annie Rey-Goldzeiguer à la politique algérienne de Napoléon III. Cette politique est d'autant plus remarquable vue des Antilles, qu'elle donne du second empire une image fort différente et beaucoup plus progressiste que celle qui prévaut lorsqu'on considère la législation impériale en matière antillo-guyanaise. De surcroît, cette politique impériale a été inspirée par un mulâtre guyanais à la personnalité étonnante : Thomas-Ismaïl Urbain.
Détail important pour les collègues amenés à exercer en métropole, on apprend l'origine du fameux coup d'éventail administré par le dey d'Alger à l'ambassadeur de France et prélude à l'invasion française de 1830. Le régent ne faisait que réclamer le remboursement de blé prêté trente ans auparavant à la France, ces céréales ayant permis de limiter les dégâts au plus fort de la disette de 1795. En d'autres termes, le blé arabe qui permit de cuire le pain français pourra également alimenter quelques cours d'éducation civique...
Il faut espérer la publication prochaine du troisième tome (1931 à nos jours) rédigé par Ch.-R. Ageron. Notons que la version originale mentionnait très justement le nom de Raphaël Saller, administrateur colonial martiniquais dont le rôle à Brazzaville fut beaucoup plus important que celui d'un Félix Eboué depuis longtemps malade. Saller est en cela représentatif du sentiment français qui conduit les ressortissants des Vieilles colonies à réclamer la départementalisation. Lorsqu'on évoque le discours tenu à Brazzaville par cette entité floue qu'on appelle "colonisateur ", voire simplement " colonialisme ", on ignore un peu trop souvent le rôle alors joué par les Vieux-Coloniaux. Celui qui, à Brazzaville, affirme qu'il n'y a pas et qu'il ne peut pas y avoir d'évolution coloniale vers un self government n'est pas un fonctionnaire métropolitain mais un Martiniquais.8 Le rôle des fonctionnaires et élus guadeloupéens, guyanais, martiniquais et réunionnais dans la politique coloniale française reste encore relativement méconnu.
La forme de l'ouvrage appelle quelques remarques. L'index des noms cités n'a pas été reproduit et cela est bien dommage pour les travailleurs pressés. Signalons aussi que les notes de références restent groupées en fin d'ouvrage et par chapitres. Particulièrement agaçant, ce système contraint les plus curieux à multiplier les signets et l'on peut déplorer, qu'en ce domaine, l'éditeur ait choisi de rester sourd aux appels de la modernité. Mais l'édition de ce livre en format de poche est tout de même une bonne chose, malgré les imperfections relevées. Les étudiants noteront qu'elle permet d'acquérir l'uvre pour un coût modique correspondant environ à la moitié du prix de l'ouvrage original. Indispensable aux étudiants, aux chercheurs, aux enseignants et à tous les publics curieux d'histoire, cet ouvrage se devait d'être réédité sous une forme financièrement accessible à tous.
15 février 1998
Le professeur Robert Larin, universitaire et écrivain, signale dans un message daté du 6 février 1998, la présence d'erreurs bibliographiques et d'erreurs de faits en ce qui concerne le Canada. Ces erreurs confirment ce que l'on pouvait déjà regretter en ce qui concerne les Antilles aux XIXe-XXe siècles : les universitaires des pays concernés semblent parfois ignorés des historiens français malgré les puissants moyens d'informations mis à leur disposition.Robert Larin consacre une de ses pages personnelles à la Nouvelle-France : http://mistral.ere.umontreal.ca/~larinr/nf.html
(1) G. Hanoteaux, A. Martineau, Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, Paris, Plon, 1932-1933, 6 vol.
(2) Jacques Cauna, Lucien-René Abénon, Liliane Chauleau, Antilles 1789, La Révolution aux Caraïbes, Nathan, 1989. (cf. article sur l'abolition)
(3) C.A Banbuck, Histoire politique, économique et sociale de la Martinique sous l'Ancien Régime (1635-1789), Paris, 1935 et L-Ph. May, Histoire économique de la Martinique (1635-1763), Paris, 1930.
(4) Maurice Satineau, Histoire de la Guadeloupe sous l'Ancien Régime (1635-1789), Paris, 1928.
(5) Alain Buffon, Monnaie et crédit en économie coloniale(1635-1919), Basse-Terre, Société d'Histoire de la Guadeloupe, 1979 ; C. Schnakenbourg, Histoire de l'industrie sucrière en Guadeloupe aux XIXe et XXe siècle, L'Harmattan, 1980.
(6) Pierre Pluchon (dir), Histoire des Antilles et de la Guyane, Toulouse, Privat, 1982.
(7) Claude Thiébaut, Guadeloupe 1899, année de tous les dangers, L'Harmattan, 1989.
(8) Raphaël Saller joua cependant un rôle important, après la rupture de 1958, dans la Guinée de Sékou Touré.