Le 15 juillet 1943, après trois ans passés
dans la mouvance du régime de Vichy, la Guadeloupe rejoignait le
camp des alliés, ce qui mit un terme à trois années de
privations coïncidant avec la période de gouvernement de
Constant Sorin.
Constant Sorin, gouverneur de la
Guadeloupe
Au gouverneur Félix Eboué, nommé en Guadeloupe par le Front
Populaire de 1936, succéda celui de Pierre-Alype, puis, de 1940
à 1943, celui de Constant Sorin. On a longtemps tenu Sorin pour
responsable de tous les maux endurés pendant cette période. Il
convient pourtant de revenir sur le rôle largement surestimé de
ce fonctionnaire colonial. Constant Sorin fut nommé en
Guadeloupe le 30 avril 1940 par le gouvernement de la
République, dix jours avant l'offensive allemande dans les
Ardennes.
L'état de guerre limita grandement ses
prérogatives car les gouverneurs de Guadeloupe, de Martinique,
de Guyane et de Saint-Pierre & Miquelon étaient, depuis
1939, subordonnés à l'autorité d'un officier de marine :
Georges Robert, vieil amiral en retraite venu reprendre du
service.
Lorsque fut connue la nouvelle de la débâcle française, Sorin,
comme beaucoup de ses contemporains, exprima d'abord le désir de
continuer la lutte avant de se résigner quelques jours plus
tard. D'une part parce qu'il n'était qu'un gouverneur
intérimaire à la merci de ses supérieurs. D'autre part parce
qu'on imagine mal quelle offensive aurait pu entreprendre le
gouverneur de la Guadeloupe à 8000 kilomètres des théâtres
d'opération .
C'est donc surtout à cause de l'amiral Robert que la Guadeloupe
continua d'obéir au gouvernement officiel nouvellement nommé :
celui du maréchal Pétain. Méfiant, Robert dépêcha en
Guadeloupe le navire Jeanne d'Arc dont le commandant était
chargé de contrôler les faits et gestes du gouverneur Sorin. On
sait quels mauvais souvenirs certains des marins de ce bâtiment
laissèrent à la ville de Pointe-à-Pitre.
Vichy en Guadeloupe
En août 1940, débutait la politique de Révolution Nationale de
Pétain, les mesures contre les Juifs ou les Francs-Maçons, la
suppression quasi-totale du suffrage universel et, bien sûr, la
main tendue du maréchal au Führer. Or, dans la mémoire
guadeloupéenne, deux idées dominent quant à l'action politique
du gouverneur : racisme et suppression des institutions
démocratiques.
En ce qui concerne l'accusation de racisme, l'étude méthodique
de l'action du gouverneur permet de donner raison à l'opinion
générale.
En 1941, conformément aux mesures directives de Vichy, des
maires guadeloupéens furent suspendus de leurs fonctions. Mais
certains d'entre eux restèrent en place qui représentaient en
majorité la société des Blancs-Créoles et le monde des
directeurs d'usines.Le pouvoir se justifia alors en arguant du
fait qu'il préférait le "monde du travail" à celui
des politiciens fraudeurs. Cependant, il faut bien admettre, à
en juger par le contenu des rapports de gendarmerie, que la
majorité des politiciens, blancs ou noirs, avaient toujours
fraudé à qui mieux mieux. Dans ce cas, on peut effectivement
dire qu'il y eut deux poids et deux mesures. Mais, là encore,
Sorin n'était que l'exécutant d'une politique pratiquée dans
l'ensemble de l'empire colonial français.
Quant aux institutions démocratiques, prétendre qu'elles
disparurent avec Sorin et la Révolution Nationale équivaut à
supposer qu'elles avaient existé par le passé, ce qui est loin
d'être évident. En témoigne la mésaventure survenue aux
maires des trois communes marie-galantaises entre 1935 et 1943.
Elus en 1935, suspendus de leurs mandats sous le gouverneur Bouge
en 1936, réintégrés sous Eboué en 1937, ces trois politiciens
furent à nouveau suspendus et incarcérés sous Sorin.Or, il
serait trop simple d'invoquer la seule fraude pour expliquer leur
situation car on possède aujourd'hui la preuve que les
gouverneurs agissaient au gré de la tendance politique qu'ils
souhaitaient favoriser. Aussi, en 1941, pour un grand nombre de
Marie-Galantais, le gouverneur avait toujours agit selon son bon
vouloir et la suppression officielle du suffrage universel n'y
changeait pas grand chose si ce n'est que le pouvoir
reconnaissait enfin de façon officielle que les résultats
(truqués ou non) des élections, ne lui importaient guère...
A une légalité démocratique fictive masquant le pouvoir quasi-
absolu du gouverneur, Sorin ne faisait que substituer la
franchise d'un autoritarisme qui osait, pour une fois, dire son
nom.
S'il y eut, pour la majorité des Guadeloupéens, le sentiment
d'une différence avec le passé, celle-ci fut avant tout
ressentie sur le plan économique.
Les Antilles entre Washington et
Berlin
L'économie guadeloupéenne se trouva fort
perturbée par la conjoncture diplomatique et le blocus que
celle-ci entraina.
L'annonce par la France, d'une politique de
collaboration avec l'Allemagne avait fait craindre aux
Américains l'utilisation des avions français basés en
Martinique dans une opération militaire contre les écluses du
canal de Panama. Obéissant à des chefs qui offraient chaque
jour de nouveaux avantages au Reich hitlérien, l'amiral Robert
devait négocier le ravitaillement des îles avec les uns et sans
mécontenter les autres... ce qui devint complètement impossible
après novembre 1942, au moment où le débarquement des
Américains en Afrique du Nord mit fin aux relations commerciales
entre les Antilles et l'Afrique. Robert, qui s'entêta six mois
à rester fidèle à Pétain, finit par être contraint, en
juillet 1943 de se rallier aux Américains puis aux Forces
Françaises Libres. Les habitants des Antilles et de la Guyane
souffrirent de ce choix.
L'Effort Guadeloupéen
L'absence de denrées importées fut cruellement ressentie. Sorin
se lança dans une politique, "l'Effort Guadeloupéen",
visant à développer les productions locales. Si nos grands-
mères guadeloupéennes se souviennent encore de cette période
héroïque, il ne faut pas croire, pour autant, que
"l'Effort Guadeloupéen" assura l'autosubsistance.
Disons seulement que l'époque favorisa une prise de conscience
de la dépendance à l'égard de la métropole.
Sorin voulait décider les grands propriétaires fonciers à
cultiver des vivres mais les superficies concernées restèrent
peu étendues. Ainsi, les gendarmes de Sainte-Rose notèrent que
l'usine Bonne-Mère ne consacrait aux vivres que 30 hectares sur
1600, soit moins de 2 % . Peu soucieux de leur main d'oeuvre,
méfiants à l'égard des lois de contingentement, les sucriers
voulaient avant tout produire et stocker du sucre pour le vendre
après la guerre en profitant d'une forte hausse des prix. Les
quelques cultures vivrières entreprises ne suffirent donc pas à
pallier les difficultés du moment. Or, même si beaucoup
affirment qu'on ne mourut jamais de faim en Guadeloupe, il faut
admettre que la situation eut un impact non négligeable sur la
santé des Guadeloupéens, ce qu'illustre, par exemple,
la courbe du mouvement démographique (ci-dessous).
La mortalité augmenta bel et bien après le blocus total du
premier semestre 1943, ce qui atteste de l'ampleur des
privations. Cette situation a probablement contribué à
accélérer, en 1943, le phénomène de résistance observable
depuis le début du conflit.
La Dissidence
On regroupe actuellement sous le vocable "dissidence",
un ensemble de faits souvent très différents. Tous furent
présentés par leurs auteurs comme le témoignage d'un
attachement fidèle aux valeurs de la France républicaine. A
bien des égards, la dissidence guadeloupéenne, quoique se
réclamant du gaullisme, trouva une grande part de ses causes
profondes dans la spécificité du contexte local.
L'immense majorité des actes de dissidence furent des actes de
colère et de mauvaise humeur commis par des gens ordinaires qui
n'étaient ni notables ni hommes politiques. On évoquera par
exemple, le cas, cité dans le livre d'
Eliane Sempaire, des
sieurs Collidor et Beaujour arrêtés par les gendarmes dans un
débit de boisson de Terre-de-haut pour avoir déclaré que
Pétain avait vendu la France et que Sorin vendrait la
Guadeloupe.
Dès 1941, quelques Guadeloupéens commencèrent à partir
"en dissidence", c'est à dire vers la colonie anglaise de la Dominique.
Selon les archives coloniales anglaises, un millier de
"réfugiés français libres" 1 se trouvaient en Dominique en 1941.
Ces premiers dissidenciés, c'est le nom qu'on
leur donna parfois, étaient de jeunes hommes tentés par
l'aventure et furent envoyés au front pour combattre, notamment
à Royan et à Cassino. Mais la composition des groupes changea
à partir de la fin de 1942. Sur près de 3000 "réfugiés
français libres" présents en Dominique en 1943, il y avait
12 % de femmes et 3 % d'enfants dont certains en bas âge. Si la
justification restait la même ("nou kalé d'en Gol" :
We are going to meet De Gaulle), il faut aussi admettre que ces
gens étaient aussi des réfugiés économiques témoins de la
tragique situation vécue par la Guadeloupe. Le générique du
dossier administratif anglais parle de lui-même : Français
libres et Français réfugiés.
Au Conseil Général, c'est dès le 1er juillet 1940 que se
firent entendre des avis opposés à la politique d'armistice et
des allusions à l'appel d'un certain général De Gaulle. Après
de longs discours, le conseiller SFIO Paul Valentino fut élu,
illégalement, président d'une "délégation
exécutive" chargée de gérer une partie des problèmes
guadeloupéens. En fait, cette commission n'exista jamais que sur
le compte-rendu de séance. Composée de cinq membres, elle ne
comptait que des ennemis politiques des SFIO à l'exception de
Valentino . Mais "Tino" était président et c'est ce
que retinrent les militants venus acclamer leur tribun.
Quelques jours plus tard, l'administration coloniale montra
qu'elle avait su apprécier le pouvoir de Valentino sur les
foules. Celui-ci fut en effet arrêté après avoir prononcé un
discours anti-pétainiste au musée Schoelcher. Interné au Fort
Napoléon, jugé Valentino fut envoyé aux îles du Salut où il
resta près de trois ans. Revenu clandestinement en Guadeloupe,
il tenta sans succès de provoquer le ralliement de la Guadeloupe
à la France Combattante en essayant de prendre d'assaut le poste
émetteur de Destrellan. C'est seulement après le ralliement
effectif de juillet 1943 qu'il essaya à nouveau de se faire
reconnaître président de sa commission auprès du gouverneur
gaulliste. Si toutes ces initiatives échouèrent lamentablement,
la souffrance rédemptrice de Valentino lui valut l'immense
sympathie des foules et, partant, la popularité politique.
D'autres formes d'opposition se manifestèrent. A Pointe-à-
Pitre, Virgile Chathuant, franc-maçon et propriétaire du
Colonial-Bar, Avait pour habitude d'afficher les nouvelles
radiodiffusées sur un tableau noir. Son refus de participer à
la propagande lui valut l'emprisonnement au Fort-Napoléon sous
le prétexte d'une accusation de tenue de maison de jeu...
D'autres suivirent, notamment un médecin peu connu à l'époque : le docteur Rosan-Girard du Moule. A Basse-Terre, peu après
l'interdiction de la Franc-Maçonnerie, Clovis Renaison et Léon
Mathis formèrent le groupe France Combattante .
Finalement, c'est au plus fort du blocus qu'eurent lieu les
événements les plus violents. Après le ralliement de la
Guyane, en mars 1943, France Combattante fit distribuer des
tracts dans Basse-Terre. Début avril, les marins de la Jeanne
d'Arc se mutinèrent mais les officiers
surent rétablir la cohésion en détournant l'agressivité des
mutins vers la répression d'une manifestation gaulliste dans
Pointe-à-Pitre. A Basse-Terre, une manifestation se solda par la
mort d'un homme. D'autres incidents eurent lieu à Bouillante et
à Pointe-Noire. Après une grève à l'usine Beauport, la
gendarmerie de Port-Louis fut attaquée par des habitants de la
commune aux cris de "Vive De Gaulle".
Des troubles analogues avaient eu lieu en Martinique, achevant de
persuader l'amiral Robert de capituler. Un envoyé de la France
Libre s'installa à Fort-de-France le 14 juillet 1943. Un de ses
subalternes fut dépêché le lendemain en Guadeloupe et assura
le transfert de souveraineté. La Guadeloupe avait changé de
camp mais le petit gouverneur intérimaire était sûrement loin
d'imaginer qu'il laissait son nom à une époque mythique : celle
du temps où la Guadeloupe avait été forcée de fournir un
réel effort pour produire elle-même ce qu'elle ne pouvait plus
recevoir de l'extérieur.
Dominique
Chathuant, juillet 1993
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