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IL Y A CINQUANTE ANS :

AN TAN SORIN

Article paru dans Sept Mag, hebdomadaire guadeloupéen édité à Baie-Mahault, le 12 août 1993. Cette version est la version simplifiée de "  Pour lire ce fichier, il est nécessaire d'acquérir  le gratuiciel AcrobatReader La Guadeloupe dans l'obédience de Vichy ", paru en 1992 dans le Bulletin de la Société d'Histoire de la Guadeloupe et commenté dans HLAS (Bibliothèque du Congrès, Washington)


Le 15 juillet 1943, après trois ans passés dans la mouvance du régime de Vichy, la Guadeloupe rejoignait le camp des alliés, ce qui mit un terme à trois années de privations coïncidant avec la période de gouvernement de Constant Sorin.


Constant Sorin, gouverneur de la Guadeloupe


Au gouverneur Félix Eboué, nommé en Guadeloupe par le Front Populaire de 1936, succéda celui de Pierre-Alype, puis, de 1940 à 1943, celui de Constant Sorin. On a longtemps tenu Sorin pour responsable de tous les maux endurés pendant cette période. Il convient pourtant de revenir sur le rôle largement surestimé de ce fonctionnaire colonial. Constant Sorin fut nommé en Guadeloupe le 30 avril 1940 par le gouvernement de la République, dix jours avant l'offensive allemande dans les Ardennes.

L'état de guerre limita grandement ses prérogatives car les gouverneurs de Guadeloupe, de Martinique, de Guyane et de Saint-Pierre & Miquelon étaient, depuis 1939, subordonnés à l'autorité d'un officier de marine : Georges Robert, vieil amiral en retraite venu reprendre du service.


Lorsque fut connue la nouvelle de la débâcle française, Sorin, comme beaucoup de ses contemporains, exprima d'abord le désir de continuer la lutte avant de se résigner quelques jours plus tard. D'une part parce qu'il n'était qu'un gouverneur intérimaire à la merci de ses supérieurs. D'autre part parce qu'on imagine mal quelle offensive aurait pu entreprendre le gouverneur de la Guadeloupe à 8000 kilomètres des théâtres d'opération .

C'est donc surtout à cause de l'amiral Robert que la Guadeloupe continua d'obéir au gouvernement officiel nouvellement nommé : celui du maréchal Pétain. Méfiant, Robert dépêcha en Guadeloupe le navire Jeanne d'Arc dont le commandant était chargé de contrôler les faits et gestes du gouverneur Sorin. On sait quels mauvais souvenirs certains des marins de ce bâtiment laissèrent à la ville de Pointe-à-Pitre.


Vichy en Guadeloupe


En août 1940, débutait la politique de Révolution Nationale de Pétain, les mesures contre les Juifs ou les Francs-Maçons, la suppression quasi-totale du suffrage universel et, bien sûr, la main tendue du maréchal au Führer. Or, dans la mémoire guadeloupéenne, deux idées dominent quant à l'action politique du gouverneur : racisme et suppression des institutions démocratiques.


En ce qui concerne l'accusation de racisme, l'étude méthodique de l'action du gouverneur permet de donner raison à l'opinion générale.
En 1941, conformément aux mesures directives de Vichy, des maires guadeloupéens furent suspendus de leurs fonctions. Mais certains d'entre eux restèrent en place qui représentaient en majorité la société des Blancs-Créoles et le monde des directeurs d'usines.Le pouvoir se justifia alors en arguant du fait qu'il préférait le "monde du travail" à celui des politiciens fraudeurs. Cependant, il faut bien admettre, à en juger par le contenu des rapports de gendarmerie, que la majorité des politiciens, blancs ou noirs, avaient toujours fraudé à qui mieux mieux. Dans ce cas, on peut effectivement dire qu'il y eut deux poids et deux mesures. Mais, là encore, Sorin n'était que l'exécutant d'une politique pratiquée dans l'ensemble de l'empire colonial français.


Quant aux institutions démocratiques, prétendre qu'elles disparurent avec Sorin et la Révolution Nationale équivaut à supposer qu'elles avaient existé par le passé, ce qui est loin d'être évident. En témoigne la mésaventure survenue aux maires des trois communes marie-galantaises entre 1935 et 1943. Elus en 1935, suspendus de leurs mandats sous le gouverneur Bouge en 1936, réintégrés sous Eboué en 1937, ces trois politiciens furent à nouveau suspendus et incarcérés sous Sorin.Or, il serait trop simple d'invoquer la seule fraude pour expliquer leur situation car on possède aujourd'hui la preuve que les gouverneurs agissaient au gré de la tendance politique qu'ils souhaitaient favoriser. Aussi, en 1941, pour un grand nombre de Marie-Galantais, le gouverneur avait toujours agit selon son bon vouloir et la suppression officielle du suffrage universel n'y changeait pas grand chose si ce n'est que le pouvoir reconnaissait enfin de façon officielle que les résultats (truqués ou non) des élections, ne lui importaient guère...


A une légalité démocratique fictive masquant le pouvoir quasi- absolu du gouverneur, Sorin ne faisait que substituer la franchise d'un autoritarisme qui osait, pour une fois, dire son nom.
S'il y eut, pour la majorité des Guadeloupéens, le sentiment d'une différence avec le passé, celle-ci fut avant tout ressentie sur le plan économique.


Les Antilles entre Washington et Berlin

L'économie guadeloupéenne se trouva fort perturbée par la conjoncture diplomatique et le blocus que celle-ci entraina.

L'annonce par la France, d'une politique de collaboration avec l'Allemagne avait fait craindre aux Américains l'utilisation des avions français basés en Martinique dans une opération militaire contre les écluses du canal de Panama. Obéissant à des chefs qui offraient chaque jour de nouveaux avantages au Reich hitlérien, l'amiral Robert devait négocier le ravitaillement des îles avec les uns et sans mécontenter les autres... ce qui devint complètement impossible après novembre 1942, au moment où le débarquement des Américains en Afrique du Nord mit fin aux relations commerciales entre les Antilles et l'Afrique. Robert, qui s'entêta six mois à rester fidèle à Pétain, finit par être contraint, en juillet 1943 de se rallier aux Américains puis aux Forces Françaises Libres. Les habitants des Antilles et de la Guyane souffrirent de ce choix.

L'Effort Guadeloupéen


L'absence de denrées importées fut cruellement ressentie. Sorin se lança dans une politique, "l'Effort Guadeloupéen", visant à développer les productions locales. Si nos grands- mères guadeloupéennes se souviennent encore de cette période héroïque, il ne faut pas croire, pour autant, que "l'Effort Guadeloupéen" assura l'autosubsistance. Disons seulement que l'époque favorisa une prise de conscience de la dépendance à l'égard de la métropole.


Sorin voulait décider les grands propriétaires fonciers à cultiver des vivres mais les superficies concernées restèrent peu étendues. Ainsi, les gendarmes de Sainte-Rose notèrent que l'usine Bonne-Mère ne consacrait aux vivres que 30 hectares sur 1600, soit moins de 2 % . Peu soucieux de leur main d'oeuvre, méfiants à l'égard des lois de contingentement, les sucriers voulaient avant tout produire et stocker du sucre pour le vendre après la guerre en profitant d'une forte hausse des prix. Les quelques cultures vivrières entreprises ne suffirent donc pas à pallier les difficultés du moment. Or, même si beaucoup affirment qu'on ne mourut jamais de faim en Guadeloupe, il faut admettre que la situation eut un impact non négligeable sur la santé des Guadeloupéens, ce qu'illustre, par exemple, la courbe du mouvement démographique (ci-dessous).


La mortalité augmenta bel et bien après le blocus total du premier semestre 1943, ce qui atteste de l'ampleur des privations. Cette situation a probablement contribué à accélérer, en 1943, le phénomène de résistance observable depuis le début du conflit.


La Dissidence


On regroupe actuellement sous le vocable "dissidence", un ensemble de faits souvent très différents. Tous furent présentés par leurs auteurs comme le témoignage d'un attachement fidèle aux valeurs de la France républicaine. A bien des égards, la dissidence guadeloupéenne, quoique se réclamant du gaullisme, trouva une grande part de ses causes profondes dans la spécificité du contexte local.


L'immense majorité des actes de dissidence furent des actes de colère et de mauvaise humeur commis par des gens ordinaires qui n'étaient ni notables ni hommes politiques. On évoquera par exemple, le cas, cité dans le livre d' Eliane Sempaire, des sieurs Collidor et Beaujour arrêtés par les gendarmes dans un débit de boisson de Terre-de-haut pour avoir déclaré que Pétain avait vendu la France et que Sorin vendrait la Guadeloupe.
Dès 1941, quelques Guadeloupéens commencèrent à partir "en dissidence", c'est à dire vers la colonie anglaise de la Dominique. Selon les archives coloniales anglaises, un millier de "réfugiés français libres" 1 se trouvaient en Dominique en 1941.

Ces premiers dissidenciés, c'est le nom qu'on leur donna parfois, étaient de jeunes hommes tentés par l'aventure et furent envoyés au front pour combattre, notamment à Royan et à Cassino. Mais la composition des groupes changea à partir de la fin de 1942. Sur près de 3000 "réfugiés français libres" présents en Dominique en 1943, il y avait 12 % de femmes et 3 % d'enfants dont certains en bas âge. Si la justification restait la même ("nou kalé d'en Gol" : We are going to meet De Gaulle), il faut aussi admettre que ces gens étaient aussi des réfugiés économiques témoins de la tragique situation vécue par la Guadeloupe. Le générique du dossier administratif anglais parle de lui-même : Français libres et Français réfugiés.


Au Conseil Général, c'est dès le 1er juillet 1940 que se firent entendre des avis opposés à la politique d'armistice et des allusions à l'appel d'un certain général De Gaulle. Après de longs discours, le conseiller SFIO Paul Valentino fut élu, illégalement, président d'une "délégation exécutive" chargée de gérer une partie des problèmes guadeloupéens. En fait, cette commission n'exista jamais que sur le compte-rendu de séance. Composée de cinq membres, elle ne comptait que des ennemis politiques des SFIO à l'exception de Valentino . Mais "Tino" était président et c'est ce que retinrent les militants venus acclamer leur tribun.


Quelques jours plus tard, l'administration coloniale montra qu'elle avait su apprécier le pouvoir de Valentino sur les foules. Celui-ci fut en effet arrêté après avoir prononcé un discours anti-pétainiste au musée Schoelcher. Interné au Fort Napoléon, jugé Valentino fut envoyé aux îles du Salut où il resta près de trois ans. Revenu clandestinement en Guadeloupe, il tenta sans succès de provoquer le ralliement de la Guadeloupe à la France Combattante en essayant de prendre d'assaut le poste émetteur de Destrellan. C'est seulement après le ralliement effectif de juillet 1943 qu'il essaya à nouveau de se faire reconnaître président de sa commission auprès du gouverneur gaulliste. Si toutes ces initiatives échouèrent lamentablement, la souffrance rédemptrice de Valentino lui valut l'immense sympathie des foules et, partant, la popularité politique.


D'autres formes d'opposition se manifestèrent. A Pointe-à- Pitre, Virgile Chathuant, franc-maçon et propriétaire du Colonial-Bar, Avait pour habitude d'afficher les nouvelles radiodiffusées sur un tableau noir. Son refus de participer à la propagande lui valut l'emprisonnement au Fort-Napoléon sous le prétexte d'une accusation de tenue de maison de jeu... D'autres suivirent, notamment un médecin peu connu à l'époque : le docteur Rosan-Girard du Moule. A Basse-Terre, peu après l'interdiction de la Franc-Maçonnerie, Clovis Renaison et Léon Mathis formèrent le groupe France Combattante .


Finalement, c'est au plus fort du blocus qu'eurent lieu les événements les plus violents. Après le ralliement de la Guyane, en mars 1943, France Combattante fit distribuer des tracts dans Basse-Terre. Début avril, les marins de la Jeanne d'Arc se mutinèrent mais les officiers surent rétablir la cohésion en détournant l'agressivité des mutins vers la répression d'une manifestation gaulliste dans Pointe-à-Pitre. A Basse-Terre, une manifestation se solda par la mort d'un homme. D'autres incidents eurent lieu à Bouillante et à Pointe-Noire. Après une grève à l'usine Beauport, la gendarmerie de Port-Louis fut attaquée par des habitants de la commune aux cris de "Vive De Gaulle".


Des troubles analogues avaient eu lieu en Martinique, achevant de persuader l'amiral Robert de capituler. Un envoyé de la France Libre s'installa à Fort-de-France le 14 juillet 1943. Un de ses subalternes fut dépêché le lendemain en Guadeloupe et assura le transfert de souveraineté. La Guadeloupe avait changé de camp mais le petit gouverneur intérimaire était sûrement loin d'imaginer qu'il laissait son nom à une époque mythique : celle du temps où la Guadeloupe avait été forcée de fournir un réel effort pour produire elle-même ce qu'elle ne pouvait plus recevoir de l'extérieur.

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Dominique Chathuant, juillet 1993


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1 Free French Refugees